Deux première lectures de Lovecraft
et leurs conséquences

par Esther Rochon

Traduit par Jean-Louis Trudel

Ma première rencontre avec les écrits de H. P. Lovecraft a eu lieu dans mon adolescence, au seuil des années soixante. Je suis une artiste de seconde génération: mon père était compositeur de musique de film et ma mère scénariste, les deux principalement employés par l'Office national du film, alors à Montréal. Mon père, surtout, était attiré par tout ce qui relevait de l'insolite. Nous visitions des maisons victoriennes abandonnées, comme il y en avait plusieurs dans le voisinage, et il prenait un plaisir certain à des promenades au cimetière avec des amis à l'heure du dîner. Quoique originaires de Québec, mes parents avaient passé trois ans en France et ils y avaient plusieurs amis; ma mère les visitait presque chaque année et elle en profitait pour voir avec plaisir les films et les pièces qui ne viendraient pas à Montréal, en plus de ramener à son mari ravi quelques jouets rares et curiosités des antiquaires de la Rive Gauche.

À cette époque, je me souviens de deux courants de pensée venus de France qui intéressaient particulièrement mes parents. Le premier était lié au livre d'Albert Memmi Portrait du colonisé. Le Québec était en pleine Révolution tranquille et mes parents étaient de fervents partisans de cet esprit de renouveau, presque de renaissance, qui traitait les idées nouvelles comme de l'or en barre et qui nous montrait comment nous avions été ‹‹colonisés››, c'est-à-dire que nous avions été amenés à placer les valeurs d'autres cultures (celles de la France et des États-Unis, dans le cas du Québec) au-dessus de notre propre manière personnelle ou traditionnelle de nous adapter à un monde en mutation. Les vieilles valeurs jansénistes du catholicisme québécois étaient tranquillement et brillamment remises en question par les artistes et les intellectuels, au nombre desquels se trouvaient mes propres parents, qui faisaient leur part à leur manière, sans le crier trop fort mais en allant jusqu'au bout de leurs convictions.

À la maison, je crois que nous avions quelques livres d'art et un vieux roman d'Agatha Christie en anglais, sur un ou deux milliers de livres en français. Je me souviens d'avoir été frustrée par les livres en anglais, parce que je n'arrivais pas à comprendre le texte imprimé, même si les images étaient belles.

L'autre influence française qui passionnait mes parents était incarnée par le magazine Planète, dont j'ai plus tard entendu dire beaucoup de choses par les Français. C'était la revue Nouvel Âge de cette époque. Mes parents n'étaient pas spécialement Nouvel Âgeux, mais ils aimaient pimenter la vie d'une pincée de surréalisme; tous deux tenaient pour un fait que le monde est imbu d'un sens du merveilleux. Ainsi, nous étions trois – mes parents et moi-même, enfant unique – à lire chaque nouveau numéro de Planète dès que nous le recevions, c'est-à-dire, quelques mois après sa sortie en kiosque en France, puisque en ces années-là, les revues arrivaient par bateau – retardées à l'occasion par les glaces sur le Saint-Laurent l'hiver.

Les réalisateurs avec qui mes parents travaillaient lisaient aussi Planète; c'était la mode dans le cercle d'amis de mes parents. Des pages carrées; une centaine environ, aux caractères de bonne taille; en couverture, une photo soignée de teinte bronze ou vert métallique d'une statue antique sur fond noir; à l'intérieur, de illustrations nombreuses: croquis à l'encre par les meilleurs artistes du moment, gravures par des maîtres de la Renaissance, ou photos noir et blanc, recherchées sans être élitistes. C'était magnifique. Je me souviens surtout des agrandissements de détails de la série des Carceri de Piranèse; ces intérieurs de ‹‹prisons››, à l'architecture étrange, évoquent plus d'angoisse et de vastes espaces que ce qu'Escher a fait vingtième siècle dans un mode différent.

Personne chez nous ne se souciait vraiment de savoir si la télépathie était scientifiquement démontrable, si d'autres espèces intelligentes pouvaient être contactées, ou s'il y avait déjà eu des contacts avec l'humanité à l'Île de Pâques ou ailleurs. Cependant, j'étais fascinée par le fait que de telles questions puissent être posées. Les collaborateurs de Planète n'hésitaient pas à suggérer des possibilités qui sont devenues vieux jeu de nos jours, et certains d'entre eux avaient un talent pour l'émerveillement naïf aux yeux écarquillés qui est un peu risible. Cependant, la maquette du magazine était superbe, et Planète publiait de l'excellente science-fiction – ‹‹Des fleurs pour Algernon›› dans son incarnation comme nouvelle, ou un long extrait d'Un cantique pour Leibowitz, par exemple (voir la note). Ainsi, nous pouvions découvrir des textes choisis parmi les classiques publiés aux États-Unis, traduits, sortis de leur contexte, extraits de la gangue des pulps et présentés tels des morceaux de choix sur le papier immaculé de ce magazine parisien.

Des années auparavant, quand j'étais petite et que je vivais à Ottawa (l'Office national du film était resté à Ottawa jusqu'en 1956), je me souviens distinctement d'avoir vu une fois la couverture d'un pulp: des hordes de crabes rouges assaillaient un héros séduisant quoique hurlant de peur. C'était dans la tabagie près de la gare. Le fait que je m'en souvienne montre que j'avais été intéressée, d'une manière ou d'une autre. J'avais demandé l'avis de mon père, qui avait décrété que c'étaient des inepties.

Son propre père avait été commis voyageur – mon père n'était pas issu d'un milieu aristocratique ou intellectuel. Sa réaction aux pulps était culturelle. Il faut dire que la combinaison d'une couverture tape-à-l'œil d'horreur pure ou de ‹‹sci-fi›› avec d'excellents textes à l'intérieur n'est pas connue dans le monde culturel francophone, alors qu'elle est répandue dans le monde culturel anglo-américain. Ne sachant pas assez d'anglais pour les lire pour son délassement, mon père écartait ces revues en raison de leurs couvertures. Je dois moi-même à l'occasion y penser à deux fois dans de tels cas.

En tout cas, depuis notre départ d'Ottawa, je n'avais rien vu de semblable à ce pulp, et mes amies non plus. Ainsi, ma découverte grâce à Planète des nouvelles issues de la littérature américaine de l'imaginaire s'est faite sans aucune référence aux tabagies et à la littérature de gare.

Quand les rédacteurs de Planète aimaient un écrivain, un savant, un penseur, c'était sans réserve. Ils lui accordaient tous les honneurs, avec la charge de pathos et d'encens qu'exigeait la tradition, comme certains magazines français, tel Paris-Match, le font encore aujourd'hui. C'était magnifique. On nous parlait de ces personnes, pour la plupart d'obscurs inconnus, comme s'ils étaient des monuments aussi hauts que des montagnes, construits de tragédies et de victoires, de génie et de passion, le tout dans la prose ciselée, évocatrice, harmonieuse de la langue française la plus élégante du monde, voire la plus tranchante.

H. P. Lovecraft occupait une place de choix dans ce panthéon. Les rédacteurs de Planète en avaient fait rien de moins que leur mentor, leur inspiration. C'était les années soixante et Lovecraft était mort depuis un quart de siècle; cependant (ou pour cette raison, peut-être), ils en avaient fait leur prophète. Ils en avaient quelques-uns, d'ailleurs – Krishnamurti, A. E. van Vogt, Gurdjieff; néanmoins, il me semble que Lovecraft était dans une classe à part pour eux. Il n'était pas un guide spirituel, mais une sensibilité vibrante au cœur de l'émerveillement et de l'admiration qu'ils souhaitaient susciter, et c'est un fait que ce sens artistique, que ce regard sur le monde était très précieux. Ils avaient fait leur une expression, ‹‹l'ailleurs absolu››, dont le paradoxe intrinsèque incarnait le genre d'influence intelligente que Lovecraft exerçait sur eux. Je me souviens d'avoir lu dans les pages de Planète des textes comme ‹‹Dagon››, ‹‹Je suis d’ailleurs››, ‹‹Dans les murs d’Eryx››, accompagnés d'illustrations intelligentes, évocatrices et maîtrisées, visant à séduire de jeunes intellectuels.

Les querelles et débats d'idées qui entouraient Planète suscitaient un haussement d'épaules de mes parents qui parlaient de prises de bec entre intellectuels français, et c'est ainsi d'ailleurs que mon père a jugé le Lovecraft de Maurice Lévy. (Lévy ne s'y sert-il pas de Lovecraft comme arme pour s'en prendre à Planète? Il porte quelques bons coups, je dois l'admettre.)

Même si je me souviens de certaines des nouvelles de Lovecraft dans Planète, elles ne m'excitaient que moyennement. On indiquait que des textes plus longs avaient déjà été traduits et publiés sous forme de livres; je ne les ai lus que plus tard. Je me demandais bien ce que ces Français trouvaient de si extraordinaire à cet écrivain américain. Sa fiction était pour moi doublement étrangère.

Cependant, tout a changé lorsque mon père a acheté la nouvelle édition de poche de Démons et merveilles, le recueil des quatre histoires de Randolph Carter. J'ai lu le livre d'une traite et je suis restée en état de choc.

On pourrait croire, superficiellement, que les filles sont plus portées sur les chats et les ‹‹maigres bêtes de la nuit››, tandis que les garçons seraient plus attirés par l'inspecteur Legrasse et Cthulhu. Quelle qu'en soit la part de vérité, cela s'est passé différemment pour moi. J'avais lu des dizaines de livres pour enfants et de contes de fée dans ma jeunesse; les chats de Lovecraft étaient aussi charmants que les autres. Ce que j'ai découvert dans Démons et merveilles était d'un tout autre ordre de grandeur. Je ne lisais plus du point de vue d'un enfant. Dans mon cas, le choc venait de rien de moins que la découverte de la poésie et de la nature de la réalité.

Sans doute que j'étais mûre, prête à être foudroyée par une chose ou l'autre. Mon père avait connu une expérience semblable dans son enfance, quand il avait entendu l'organiste de l'église paroissiale jouer Bach durant la messe, ce qui l'avait amené en fin de compte à devenir compositeur, signant des opéras et des musiques de films par centaines. J'ai été honorée par une profonde passion du même genre, que je n'avais pas recherchée, en lisant simplement ‹‹À travers les portes de la clé d’argent››, qui m'a finalement incitée à devenir écrivaine. Je l'ai déjà dit de nombreuses fois: Lovecraft est l'écrivain qui m'a décidée à devenir écrivaine.

J'ignorais comment gérer quelque chose d'aussi colossal dans ma vie. Je pouvais mentionner Lovecraft aux filles à l'école, mais elles n'allaient pas s'embarrasser de le lire. Elles avaient leurs propres engouements: des stars du cinéma (Gérard Philippe), des chanteurs (Guy Béard), des auteurs (Albert Camus, Boris Pasternak), des hommes politiques (John F. Kennedy, Martin Luther King, Fidel Castro). Mes compagnes de classe n'étaient pas stupides. Nous avions toutes le béguin pour quelqu'un, c'était de notre âge, et nous pouvions sympathiser les unes avec les autres, mais sans vraiment échanger. Et, soyons brutale, dans mon cas, l'homme en question était mort depuis longtemps, ce qui aurait pu suggérer quelque chose de bizarre à mon sujet. Je n'étais donc pas si sûre de vouloir en faire tout un plat.

Mon père aussi avait lu Démons et merveilles, et il avait été enthousiasmé. Son enthousiasme était celui d'un adulte qui est déjà un artiste accompli dans sa propre discipline; sa lecture n'allait pas changer sa vision des choses de la même manière que pour moi. Néanmoins, nous partagions des blagues d'initiés au sujet de ‹‹ni caverne, ni absence de caverne››, ou des choses qui sont presque hexagonales sans l'être tout à fait. Nous avions développé une connivence au sujet de Lovecraft, et d'autres écrivains aussi, dont le Belge Jean Ray et l'Argentin Jorge Luis Borges (dont nous avions enregistré un texte, que j'avais lu tandis qu'il improvisait de la musique concrète en arrière-plan). Cependant, j'étais seule avec l'intensité de l'émotion que je ressentais, seule pour commencer à inventer mes propres histoires et à les coucher sur papier. Ce fut une époque extrêmement solitaire et singulière. Quand je songe aux nombreux engouements de ma vie, je trouve que Lovecraft a été de loin l’un des plus fructueux.

Même si la carrière de mon père avait été, si je puis dire, allumée par la Toccata et Fugue de Bach, sa propre musique n'avait pas grand chose de commun avec celle du Cantor de Leipzig. J'étais la fille de mon père et cela me paraissait évident que, si j'avais été électrisée par Lovecraft, je n'allais pas pour autant me mettre à imiter le Rêveur de Providence dans ce que j'écrirais.

J'ai commencé à écrire et mes parents se sont réjouis; j'allais devenir une artiste moi aussi, et mieux encore une écrivaine. En tant qu'artistes, ils étaient presque toujours au service des autres, œuvrant pour des réalisateurs de films, au sein d'une équipe qui rendait le tournage possible. Ils étaient fiers que je n'aie pas eu peur de la solitude de l'écriture. Rétrospectivement, j'admire leur adaptabilité.

J'avais l'impression de vivre l'ouverture d'un monde et de pouvoir la décrire. J'étais remplie d'un respect mêlé de crainte pour l'acte d'écrire: quelque chose d'auparavant informulé, surgissant des limbes de la pensée, était communiqué à autrui. Je trouve ça encore très mystérieux. Ce n'est pas comme lorsqu'on parle et alors qu'on peut moduler sa phrase selon les réactions corporelles de la personne en face de soi. L'écriture ressemble plutôt à une plongée dans la noirceur. En fait, tant qu'à rester avec des images lovecraftiennes, l'acte d'écrire me fait songer à Randolph Carter qui bondit du shantak dans les ténèbres conscientes qui préludent à son réveil. Il faut à un certain moment bondir pareillement de nos mots habituels parce qu'ils sont mortels, et entrer pour de bon dans l'inconnu et les émotions pures. C'est absolument terrifiant. Et si bon.

Mon père appréciait les juifs et les noirs; leur talent musical extraordinaire les mettait dans une classe à part, tout comme leur sens de l'humour. Mes parents étaient des gens sociables; ils comptaient parmi leurs amis plusieurs Juifs et homosexuels, sans conteste parmi les personnes les plus gentilles que j'ai connues dans mon enfance. J'ai donc été plutôt choquée d'apprendre que Lovecraft n'avait pas été particulièrement entiché de ces groupes de personnes, et ça me dérange toujours. Quand j'ai entendu dire que Lovecraft s'était rendu à Québec et qu'il avait profondément aimé l'atmosphère et le paysage, je me suis sentie à la fois flattée et embarrassée. Nous aimait-il parce que nous étions blancs?

Bien sûr que non, mais ces questions ne sont pas faciles. En fait, ce fut pour moi une introduction à un des aspects délicats de la vie, le fait que les choses sont d'habitude loin d'être tranchées.

Peu après avoir découvert Lovecraft, je suis devenue l'amie d'une jeune immigrante d'origine juive roumaine qui venait d'apprendre à lire l'anglais grâce aux BD de Superman. Elle m'a convaincu de faire de même. C'est avec elle que je suis allée au-delà de l'anglais de base enseigné à l'école à raison de deux heures par semaine; elle m'a fait lire Heinlein, Asimov, Herbert, etc. L'anglais écrit était plus facile que l'anglais parlé; cependant, je commençais à saisir certains des mots à la radio, et à comprendre une partie de l'action si j'allais voir un film en anglais. J'étais ravie. Son père était dans l'industrie du taxi; l'été, ils passaient des fins de semaine dans la région de Lake Placid, et ils m'ont invitée à les accompagner deux ou trois fois. Le frisson qui me traversait quand nous passions la frontière! Et il y avait une telle magie à découvrir là-bas, au pays de toutes les occasions et des rêves brisés, de Bob Dylan et du palmarès.

Je me demandais secrètement si la brume sur les Appalaches ressemblait le moindrement à la brume sur le Kingsport de Lovecraft, sans parler d'Arkham. C'est aussi cette famille, qui a eu la gentillesse de m'inviter à partager leur appréciation directe de la beauté des montagnes, qui m'a procuré un premier aperçu de la perception qu'avaient de Lovecraft des Américains ou des gens disposés à s'installer aux États-Unis.

En deux mots, ils ne l'aimaient pas beaucoup. Ils préféraient des valeurs plus conventionnelles. Mes amis roumains aimaient les plats savoureux, les histoires spirituelles et une bonne part des plaisirs de la vie après une journée d'honnête labeur. Ils avaient quitté deux pays et deux langues, sans les pleurer. Les Nazis avaient tué la plupart de leurs proches. Autrement dit, ils avaient appris à voyager sans se faire coincer. J'étais si bien avec eux. Cependant, ce n'était pas ma voie.

La tension qui vient quand je me sens coincée – elle est à l'origine de mon écriture! Quand je passais une fin de semaine aux États-Unis avec cette famille à cette époque, ce que je ressentais, c'était de la joie à l'état pur. Je sentais distinctement les tensions habituelles se dissiper: j'entrais dans le pays de la liberté. Mais cette joie s'évaporait ensuite comme un rêve sans consistance. Tandis qu'à Montréal, prisonnière de l'affreuse île de Montréal, réduite au mutisme parce que je craignais qu'exprimer mon horreur me couperait de mes proches, s'il m'arrivait d'apercevoir les montagnes à l'horizon au sud, je me sentais désespérement vivante et vitale. J'ai en fait écrit trois livres nourris de cette émotion, la trilogie de Vrénalik, qui repose en grande partie sur ces dynamiques nord-sud.




Note: Je cite de mémoire, et j'ai pu confondre ce qui est paru dans Planète avec ce qui est paru dans le livre de ses éditeurs, Le Matin des magiciens. Retour au texte.

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